La reconnaissance du crime d’écocide en France

La France a inscrit en 2021 un délit d’écocide dans sa législation. Mais face aux atteintes environnementales les plus graves, une réponse juridique à la hauteur de leurs conséquences est nécessaire : la reconnaissance de l’écocide en tant que crime autonome.
Une telle reconnaissance constituerait une étape décisive pour mieux protéger les écosystèmes et contribuer à assurer un avenir viable aux générations futures. Elle permettrait de dissuader et sanctionner les destructions environnementales les plus graves, et d’en tenir les auteurs responsables.
L’adoption de la directive européenne sur la criminalité environnementale offre aujourd’hui à la France une occasion majeure de faire évoluer son droit et de renouer avec l’ambition portée dès 2020 à l’issue de la Convention citoyenne pour le climat : faire de la reconnaissance du crime d’écocide un outil efficace de protection du vivant.
Dans une tribune collective publiée dans Le Monde, des personnalités issues du monde juridique, scientifique, académique, culturel et politique invitent la France à franchir une nouvelle étape dans la protection de l’environnement. Elles appellent le président de la République et son gouvernement à transposer sans délai la directive européenne, à saisir cette occasion pour reconnaître un crime autonome d’écocide dans le Code pénal français et à engager un dialogue avec la société civile sur les solutions les plus efficaces pour protéger l’environnement.
Signataires
- François Molins, procureur général honoraire près la Cour de cassation
- Jean Jouzel, climatologue, ancien vice-président du groupe scientifique du GIEC
- Philippe Descola, anthropologue, professeur émérite du Collège de France
- Valérie Cabanes, juriste internationaliste, experte de Stop Ecocide International
- Marie Toussaint, eurodéputée, co-rédactrice de la directive européenne et initiatrice de l’Alliance mondiale des parlementaires pour la reconnaissance de l’écocide
- Ilana Cicurel, ancienne eurodéputée, co-rédactrice de la directive européenne
- Pierre Richard, comédien
- Corine Pelluchon, professeure de philosophie à l’Université Gustave Eiffel
- Dominique Bourg, professeur honoraire de l’Université de Lausanne
- Camille de Toledo, écrivain, chercheur associé à l’Institut d’études avancées de Nantes
- Barbara Glowczewski, directrice de recherche émérite au CNRS
- Béatrice Parance, professeure agrégée de droit à l’Université Paris Dauphine-PSL
- Corinne Morel Darleux, autrice
- Christel Cournil, professeure des universités à Sciences Po Toulouse
- Anne-Sophie Denolle, enseignante-chercheuse en droit de l’environnement à l’Université de Rouen Normandie
Un appel largement soutenu
En France, des dizaines de milliers de citoyens soutiennent déjà la reconnaissance de l’écocide en tant que crime autonome.
Le terme « écocide » est dérivé des mots grecs οἶκος (maison) et latins caedere (tuer). Il désigne la destruction de la Terre, notre maison commune, au point de mettre en péril la stabilité écologique et la vie sur la planète. Face à l’effondrement des écosystèmes, aux dérèglements climatiques et à l’épuisement des ressources naturelles, le concept d’écocide prend une dimension cruciale.
Les catastrophes telles que les déversements chimiques, la déforestation massive, la destruction d'habitats et d'espèces animales et végétales, les pollutions des eaux et des sols, ainsi que des événements tragiques comme l’usage de l’Agent Orange au Vietnam, les marées noires (notamment la catastrophe de l’Erika) ou la pollution du delta du Niger, illustrent la gravité des dommages irréversibles causés à l’environnement et aux communautés humaines.
De nombreuses atteintes à l’environnement restent aujourd’hui sans conséquence juridique, laissant les responsables échapper à toute sanction.
La reconnaissance de l’écocide permettrait :
d’imposer des sanctions à la hauteur des destructions,
d’offrir une protection juridique aux écosystèmes et aux populations vulnérables,
de renforcer la justice écologique,
de garantir aux générations futures une planète vivable.
C’est un rempart essentiel contre l’impunité de celles et ceux qui organisent ou profitent de la destruction des écosystèmes.
La Loi Climat et Résilience de 2021 a introduit l’écocide dans le droit français, mais de manière insuffisante. L’écocide y est classé comme un délit, alors que la Convention citoyenne pour le climat proposait qu'il soit reconnu comme un crime.
La définition retenue, très technique, renvoie à des réglementations spécifiques et ne permet pas de qualifier ni de sanctionner efficacement les destructions environnementales d’ampleur majeure.
La qualification en simple délit atténue la gravité des faits.
La définition est partielle et ne couvre pas l’ensemble des crimes environnementaux graves.
Le rapport annoncé pour 2022, visant à étudier un renforcement de la reconnaissance de l’écocide, n’a jamais été publié.
La directive européenne de 2024 marque un progrès significatif, en identifiant 20 comportements susceptibles, sous certaines conditions, de constituer des écocides.
Elle demande néanmoins aux États membres d’être ambitieux et d’aller plus loin que les standards minimums qu’elle fixe.
C’est une occasion unique pour la France : en transposant cette directive, elle peut choisir de rehausser son niveau de protection, de reconnaître l’écocide comme un crime, et de devenir un leader européen en matière de justice écologique.
Pour être à la hauteur des enjeux écologiques, la France doit :
Reconnaître l’écocide comme un crime en droit français.
Adopter une définition autonome et complète, telle que celle proposée par le groupe d’experts indépendants :
« actes illicites ou arbitraires commis en connaissance de la réelle probabilité que ces actes causent à l’environnement des dommages graves, étendus ou durables. »

